Les forêts communautaires, pas plus grandes qu’un terrain de tennis, peuvent faire une différence considérable. Elles apportent des zones d’ombre, attirent espèces végétales et animales et stockent même du dioxyde de carbone.

 

Par une chaude après-midi de juin, dans un bosquet d’ormes et de saules, une pie jacasse. Un scarabée grimpe sur une feuille. Cette forêt, située à deux pas d’un immeuble de dix-huit étages et d’une voie ferrée, fait à peu près la taille d’un terrain de tennis. Avant sa création en 2018, c'était d’un parking.
 
La forêt de Muziekplein est l’une des sept micro-forêts implantées dans la ville d’Utrecht. Il en existe cent-quarante-quatre aux Pays-Bas. Selon IVN Nature Education, l’organisme à l’origine de cette initiative dans le pays, d’ici la fin de l’année il y en aura deux-cents.
 
En Europe, en Inde et dans d’autres pays du monde, les communautés aménagent des forêts indigènes à faible empreinte carbone. Cette réponse hyperlocale vient adresser des défis environnementaux de grande envergure. Selon des données obtenues en avril, ces forêts attirent la biodiversité, notamment des insectes et de nouvelles espèces végétales. Bien que leurs partisans eux-mêmes admettent qu’elles ne résoudront pas le changement climatique à elles seules, les études prouvent que ces petites parcelles de nature peuvent contribuer à la séquestration du dioxyde de carbone. En outre, elles aident les villes à s’adapter à la hausse des températures.
 
Depuis la plantation de la première micro-forêt aux Pays-Bas en 2015, le concept est devenu populaire auprès des municipalités et des propriétaires fonciers privés. Daan Bleichrodt a lancé le projet de création de ces petites forêts avec IVN. Son but était de rendre la nature plus accessible pour les enfants. Il pense que ces petites parcelles de nature sont devenues populaires parce que la population devient de plus en plus alerte face aux enjeux environnementaux majeurs.
 
« Nous avons tout simplement répandu le désordre dans le monde et de nombreuses personnes voudraient agir, mais ne savent pas comment. “Qu’est-ce que je peux faire”. » Ces forêts peuvent être mises sur pied en moins d’un an. « C’est une façon très pratique de faire une action positive au vu du changement climatique et de la perte de biodiversité. »
 

LA MÉTHODE MIYAWAKI 

 

Ces projets à faible empreinte carbone se basent sur le travail du botaniste japonais Akira Miyawaki. À partir des années 1970, il a commencé à mettre au point une méthode pour planter de jeunes espèces indigènes les unes à côté des autres afin de régénérer rapidement les forêts au sein des terres défrichées. M. Miyawaki a longuement étudié et catalogué la végétation du Japon. Il a examiné les forêts situées non loin des potentielles zones de création de micro-forêts. Il a ainsi pu lister leurs principales espèces pour en créer un mélange. « La plantation doit être centrée autour des arbres primaires de la région et suivre les lois de la forêt naturelle », a-t-il écrit en 2006 dans un essai en acceptant le prix Planète bleue.

En se disputant la lumière, les jeunes arbres poussent rapidement, explique Kazue Fujiwara, collaboratrice de M. Miyawaki. Elle explique que cette méthode peut s’avérer efficace n’importe où, même sur des parcelles d’un mètre de large. Elle précise toutefois qu’un minimum de trois mètres permet une plantation de plusieurs espèces plus efficace. « Là où les gens veulent créer des forêts naturelles pour protéger la vie, ils peuvent utiliser la méthode Miyawaki. »

La méthode a été rendue populaire par Shubhendu Sharma. Il l’a découverte en 2009, lorsque le botaniste a créé une forêt au sein de l’usine Toyota où M. Sharma travaillait en tant qu’ingénieur.

Étonné par la rapidité de la croissance de la forêt, M. Sharma a fondé une entreprise pour créer des forêts similaires. Il a continué d’étudier la méthode et a fait plusieurs essais dans son propre jardin. Il a décrit son travail au cours d’une conférence TEDen 2014. Par la suite, il a publié sa version des instructions afin que tout le monde puisse apprendre à créer sa propre forêt indigène.

Depuis, l’idée a gagné en popularité dans le monde entier. Afforestt, l’entreprise de M. Sharma, a contribué à la plantation de forêts dans quarante-quatre métropoles. Certains organismes plantent des forêts similaires en France, en Belgique et au Royaume-Uni. Certaines villes en Asie ont adopté le style des forêts urbaines de Miyawaki. Des politiques au Pakistan et en Inde ont annoncé qu’ils prévoyaient d’en planter d’autres. En février, le Premier ministre du Pakistan Imran Khan a annoncé la création de cinquante forêts Miyawaki à Lahore. À Chennai, en Inde, les autorités se sont fixé pour objectif d’en planter mille.

 

LA CRÉATION D’UNE FORÊT

 

Sous la direction de M. Sharma, IVN a planté la première micro-forêt aux Pays-Bas en 2015, à Zaanstad. La même année, il a publié son propre manuel. La création de chaque forêt débute par une étude des arbres environnants afin de déterminer quelles sont les espèces qui poussent naturellement dans la région. Parmi les espèces néerlandaises se trouvent le hêtre (Fagus sylvatica), le chêne (Quercus) et le bouleau (Betula). Les forêts comprennent également des espèces à croissance plus lente comme la viorne obier (Viburnum opulus) ou le noisetier (Corylus). Une micro-forêt est généralement dotée de vingt à quarante espèces d’arbres et d’arbustes différents selon M. Bleichrodt. Quatre jeunes arbres sont plantés par mètre carré.

Les projets du domaine public, qu’IVN coordonne avec une école, les membres de la communauté et la municipalité, s’étendent sur environ 200 à 250 m², l’équivalent d’un terrain de tennis. Ces forêts peuvent prendre n’importe quelle forme, mais selon les instructions d’IVN, elles doivent faire au moins 4 mètres de large. L’organisme et la municipalité se partagent les frais. Les professeurs sont entraînés pour pouvoir donner des cours dans la forêt. Au total, la création d’une micro-forêt coûte entre 20 000 et 22 000 euros

Les propriétaires fonciers privés peuvent créer des parcelles moins onéreuses et plus petites, pour un coût moyen de 3 000 euros. Aux Pays-Bas, il existe déjà près de soixante forêts aménagées dans les jardins. Pour les personnes désireuses de participer mais qui ne disposent pas de l’espace nécessaire, IVN a lancé en 2019 Tuiny Forest. Ce concept permet d’accueillir une petite forêt dans son jardin pour tout juste 124,95 euros et qui tiendra dans 6 m².

Jeroen Schenkels, conseiller principal de la planification écologique de la ville d’Utrecht, a déclaré qu’il considérait ces micro-forêts comme des solutions naturelles pour aider la ville à faire face aux vagues de chaleur et à améliorer la rétention d’eau. Néanmoins, l’une des plus grandes valeurs de ce projet réside dans le plan social.

« L’une des choses les plus importantes, c’est que vous donnez l’opportunité aux gens de s’impliquer pour la nature du quartier », affirme M. Schenkels.

 

UN REGAIN DE BIODIVERSITÉ

 

Des données fournies en avril par des chercheurs de l’université de Wageningue ont démontré que ces forêts abritaient de nombreuses espèces animales et végétales. Au sein des onze micro-forêts étudiées, des volontaires ont observé 636 espèces d’animaux. Ils ont également identifié 298 espèces de plantes en plus de celles plantées à l’origine dans les parcelles. L’entretien de ces forêts demande parfois de désherber les mauvaises herbes envahissantes mais en général, les nouvelles espèces végétales comme les fleurs sauvages sont les bienvenues.

Suzanne Valkman, directrice du département des forêts des Pays-Bas pour la World Wildlife Foundation assure être très étonnée par le nombre d’espèces identifiées.

« Je ne m’attendais pas à ça. J’imagine que c’est un signe qui atteste de la réussite [du projet] et de l’utilité de planter tous ces arbres différents. »

En 2020, un rapport de WWF a révélé que les populations fauniques ont diminué de moitié aux Pays-Bas au cours des trente dernières années. Les papillons, les oiseaux et les serpents ont été particulièrement touchés. Mme Valkman souligne que les données récoltées dans la micro-forêt montrent que les petits projets peuvent stimuler la biodiversité dans les métropoles.

De 2018 à 2020, dans la forêt de Muziekplein, les volontaires ont observé quarante groupes d’animaux et de plantes différents, notamment des abeilles, des escargots, des araignées et des vers de terre. Au total, ils ont listé 121 espèces animales, selon les données récemment publiées.

Fabrice Ottburg, chercheur à l’université de Wageningue, dirige des études sur les micro-forêts néerlandaises. Il explique qu’elles peuvent faire la différence au sein d’une stratégie à plus grande échelle qui vise à intégrer davantage d’espaces verts dans les zones urbaines.

Il déclare qu’on lui demande souvent s’il observe des espèces rares dans les forêts, un phénomène peu commun en région urbanisée. « Les espèces ordinaires, comme les scarabées et les abeilles, rendent la forêt spéciale, et ça me réjouit, car elles sont un maillon essentiel de la chaîne alimentaire. »

 

LE DIOXYDE DE CARBONE ET LE CHANGEMENT CLIMATIQUE

 

Les données préliminaires relatives à la rétention du dioxyde de carbone montrent que la méthode de plantation des micro-forêts est aussi efficace que les autres formes de reforestation aux Pays-Bas. Les chercheurs de l’équipe de M. Wageningen ont remarqué qu’en moyenne, elles ont piégé 127,5 kg de carbone en 2020. Ce taux correspond à celui que les chercheurs ont constaté pour d’autres jeunes forêts de moins de dix ans aux Pays-Bas, après ajustement pour tenir compte de leur petite taille.

En outre, l’étude a démontré que la séquestration du dioxyde de carbone variait selon les micro-forêts. L’une des plus anciennes, qui s’étend sur 245,7 m² à Zaanstad, a piégé 631,2 kg de carbone en 2020. En revanche, l’une des plus jeunes, plantée à Almere en 2018 et qui couvre 231,6 m², a séquestré tout juste 4,3 kg de dioxyde de carbone. Les chercheurs ont toutefois souligné que le vandalisme y était sûrement pour beaucoup puisque des arbres y avaient été abattus.

 

COMPRENDRE : LES FORÊTS HUMIDES

 

En se basant sur d’autres recherches, notamment sur les taux de séquestration des mêmes espèces d’arbres dans d’autres régions, les chercheurs prévoient qu’à terme, une forêt moyenne de 250 m² finira par séquestrer 250 kg de dioxyde de carbone par an. Ce sont des valeurs similaires aux taux moyens enregistrés pour des forêts néerlandaises âgées de 10 à 50 ans. Leur séquestration s’élève à environ 227,5 kg par an proportionnellement à une micro-forêt.

M. Bleichrodt affirme qu’il est, certes, intéressant de connaître le taux de carbone que les forêts emmagasinent, mais les petites parcelles forestières ne résoudront pas le changement climatique à elles seules. Seule la réduction des émissions de gaz à effet de serre le pourra.

« Le principal objectif de ce projet, c’est d’établir une connexion entre les enfants, les gens et la nature. C’est une bonne chose qu’elles séquestrent du dioxyde de carbone mais nous n’allons pas fixer un objectif pour ce paramètre. »

Cécile Girardin, du programme de recherche Nature-Based Solutions Initiative de l’université d’Oxford, a récemment publié une étude sur les bénéfices du développement à grande échelle des solutions naturelles dans le monde. Elles permettraient de réduire le réchauffement de la planète de 0,1 °C dans un scénario où la température aura augmenté de 1,5 °C en 2055. Bien que ce type de solutions puisse avoir un impact positif, elles ne peuvent remplacer la décarbonisation de l’économie.

Plutôt que de mesurer les avantages des micro-forêts selon leur séquestration du dioxyde de carbone, il serait plus intéressant de mesurer leurs impacts sur le refroidissement des villes, la régulation de l’eau, la biodiversité, etc.

L’utilisation d’espèces indigènes, qui s’adaptent à l’environnement local, aide à créer des écosystèmes qui survivent dans le temps. Toutefois, il ne convient pas de détruire une prairie naturelle ou un jardin communautaire, utile à la société, pour planter une forêt.

En outre, ces projets ne devraient pas seulement se limiter aux forêts si, par exemple, la zone choisie avait plutôt tendance à se développer en prairie à l’état naturel. Plutôt que de les appeler « micro-forêts », elle suggère de changer le nom pour « micro-écosystèmes ».

 

DAVANTAGE DE RECHERCHES ET D’AJUSTEMENT

 

Mme Fujiwara, qui a travaillé aux côtés de M. Miyawaki, révèle que certaines micro-forêts plantées en Inde et aux Pays-Bas ne suivaient pas réellement la méthode Miyawaki au niveau de la sélection des espèces. Certaines ont utilisé des espèces à croissance rapide, comme le saule (Salix) ou l’aulne (Alnus). D’autres présentent trop d’espèces différentes. Elle explique que le choix des végétaux est crucial en vue de créer une forêt stable et indigène.

M. Sharma a reconnu que Afforestt a planté des forêts sans examiner les espèces naturellement présentes dans la région. Après que Mme Fujiwara a manifesté ses inquiétudes en 2016, Afforestt a ajusté son approche afin de mettre la priorité sur l’examen des forêts. Cependant, l’organisme est encore en cours d’apprentissage. L’entreprise prévoit de lancer un institut pour former les aspirants bâtisseurs de forêts.

M. Bleichrodt aussi est conscient des préoccupations de Mme Fujiwara. Par ailleurs, elle projette d’accueillir des adeptes de la méthode Miyawaki au Japon pour qu’ils en apprennent davantage sur le procédé.

Pendant ce temps, la population des forêts miniatures continue de s’agrandir.

Victor Beumer, l’écologiste chargé des programmes pour Earthwatch, assure que l’organisation prévoit d’entraîner des volontaires pour collecter des données sur la biodiversité et la séquestration du dioxyde de carbone de ces minuscules forêts. Cette méthode permettra de suivre l’évolution des impacts environnementaux des forêts dans le temps.

D’ici 2026, Daan Bleichrodt espère voir une forêt à faible impact écologique dans chaque pays de l’Union européenne.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.